Coup de grisou au Marais
Évitez de dire au Marais, quand vous parlez de ce quartier historique de la capitale.
Vous passeriez pour des ploucs.
Dites dans le Marais.
Au Marais… Non, franchement, mieux vaut laisser la tournure archaïque là où vous l’avez trouvée, dans Les Misérables : « On se couche de bonne heure au Marais, surtout les jours d’émeute. » Alors que dans le Marais, on veille tard. Et on ne dresse pas de barricades.
Une nouvelle boutique de prêt-à-porter vient d’y ouvrir.
Elle est belle, et vaste, et actuelle. Avec une vitrine tellement originale, sur le thème de la houille. De jeunes publicitaires et autres conseillers en communication sur site en ont eu l’idée. On voit là des lanternes, des torches, des panneaux de signalisation. On trouve aussi des cordes et des chaînes, un peu trop neuves pour paraître sorties du puits Vouters qui vient de cesser son activité à Freyming-Merlebach, en Moselle, mais on louera l’effort. En avril 2004, le tout dernier puits de France, celui de La Houve, à Creutzwald, fermera également, dans l’indifférence générale.
La Lorraine souffre incontestablement d’un déficit d’image. La Lorraine n’y met pas du sien, non plus. Pas de TGV, aucune mer, un climat rude, un accent ridicule. Pas très tendance, tout ça. Pour redorer le blason, Bruno Dumont avait proposé un clip, adapté de L’Humanité. Refusé par le conseil régional. Pas assez moderne. Mais Jean-Paul Goude s’en occupe, paraît-il. Ça va l’faire, maintenant. « Longwy by Laetitia », « Hagondange by Carla »… Non, pardon, elles ont changé de métier. À force d’écouter Starmania, elles ont voulu être des artistes.
Dans la devanture on remarque aussi des casques, des cuillères tordues, des gourdes et des assiettes en métal cabossé. Tout l’attirail du parfait petit mineur de fond. Eh, faut s’équiper, hein ! Ils descendent à 1200 mètres, les garçons… Ils vont pas remonter juste pour casser une graine ! Pas le temps d’aller bruncher à la Maison rouge !
Dans un coin une pioche anachronique donne un caractère suranné au touchant décor. Car dans les puits de Lorraine, finies les pioches, on extrait le charbon à grands coups de haveuse effrayante, rendement oblige. Tout se perd.
Des vêtements pendent à droite et à gauche, assez anarchiquement, ou traînent sur un lit de charbon de bois. On se servira des résidus pour allumer le barbecue, pendant le prochain week-end à Deauville. Avec le dérèglement climatique, on peut encore espérer quelques belles journées, en novembre. Bien qu’elle provoque le déclin de la France éternelle, la RTT a parfois du bon, quand même.
Aucun prix, par contre. Est-ce bien légal ? À moins que ce ne soit espièglerie ? Pour réserver une bonne surprise au client, comme on pose par derrière ses mains sur les yeux d’un ami, en disant : « Coucou, c’est qui ? » Là, c’est le banquier !
Pendant un instant, on pourrait s’imaginer devant un dépôt-vente bon enfant, car la plupart des habits sont élimés, voire troués.
Ringards, va.
C’est la mode. La mode est merveilleuse, en ce moment. Elle permet à n’importe quel roumain crasseux de paraître hype. Tout de même, en plus des inflexions parisiennes si distinguées, il manquera toujours au pouilleux les accessoires. De nos jours, on ne fait plus illusion sans une paire de lunettes de soleil Gucci ou Chanel. Il lui manquera surtout, cousu sur la poche arrière de son pantalon, le point de fil rouge en forme de « D », l’estampille fameuse, reconnaissable entre toutes.
Vous ne voyez pas ?
Mais si, cette marque qui fabrique des jeans qui moulent le cul des fashion victim femelles de manière tellement sexy que, pour peu qu’on en croise trois d’affilée dans la rue, on est obligé de rentrer chez soi dans les plus brefs délais afin de se calmer sous une douche froide. Certes, on devrait plutôt les inviter à boire un café, mais juchées sur leurs talons aiguilles elles ont des façons de ne pas vous regarder drôlement intimidantes et des airs sacrément bégueules. Visiblement, elles aspirent davantage à être désirées que conquises, les jolies mademoiselles. Le dimanche à l’aube, seules et dégoûtées de la life, elles trébuchent sur les pavés de la rue Montorgueil avant de s’écrouler plutôt bourrées sur le canapé en cuir de leur F2, en pleurant sur le prince charmant millionnaire qu’elles n’ont encore pas rencontré cette nuit. Leur sœur cadette vient d’accoucher, le mois dernier. La semaine prochaine, elles auront trente ans. L’avenir paraît sombre.
Certaines fashion victim mâles optent quant à elles pour un style plus relâché, en portant des pantalons trop grands de trois tailles. La plupart semblent souffrir, ainsi accoutrés. Drôlement déshabillés, en tout cas, les jeunes snobs, de nos jours. Le futal au milieu du calbute, tu mesures mal les risques, camarade. Pour peu que Dustan défoncé traîne dans les parages, gare à ton derrière !
Enfin, cette vitrine est quand même une riche idée. Faut la reprendre, la recycler comme du papier. Pourquoi pas, après les soirées mousse, les soirées perruque, les soirées respect (prononcer [ri’spekt]), pourquoi pas organiser une fête « méthane » ? Pourquoi ne pas simuler un coup de grisou au VIP ? On ressortirait tous tout barbouillé. On ne discernerait plus dans notre visage que le blanc de nos yeux, comme dans les réclames pour Banania ! La Germinal’s party, ça s’appellerait. On y adopterait la Zolattitude. Adieu les gueules de bois, vive les gueules noires de bois. En guest star ? Pierre Bachelet. «’Aux Baiiiins, c’était les corons ! » La régression ado à donf ! Trop top ! À quand un pilote ? Imprimez les flyers ! Grave chanmé, le kif !
Oui, car au Man Ray, on parle comme à Sarcelles, avec l’accent en moins et trois mois de retard, le temps d’actualiser les dernières trouvailles des kaïras à chaque livraison de coke.
Quand on pense qu’en Chine, les mineurs se fatiguent à mourir pour de vrai dans des explosions, inondations, éboulements de galeries en tous genres. Ça doit suffoquer, là-dedans, se tordre pas très dignement avant de rendre l’âme… 14000 morts en 2002, selon les autorités du pays. Une canicule tous les ans ! Le truc de ouf ! À ce rythme-là, Raffarin peut remballer sa réforme : plus de problèmes de retraites ! Chers mineurs chinois, faites un effort, arrêtez les plaisanteries, conduisez-vous un peu en adultes, cessez de ressembler aux joujoux du père Noël, de tomber par milliers. Notez, en pourcentage de la population, la saignée est à peine plus douloureuse qu’un mauvais mois de novembre sur nos routes.
Les promeneurs jasent quand même, en découvrant la boutique. Ils s’arrêtent, commentent, un peu choqués. « Alors c’est ici la vitrine au charbon ? Quand même, ils exagèrent, quel mauvais goût… Limite, limite… » Les conseils en stratégie marketing sourient, sereins, serins tout fiers de leur « transgression gamine », comme dit Renaud Camus. Ils ont atteint leur cible. Tout le monde en parle.
D’ailleurs, dans le même esprit, pour les fêtes on enchaîne avec le cycle « Tchernobyl, Ukraine ». Doudoune façon comaltage de réacteur, uranium appauvri et compteur Geiger à l’étalage… Après le shopping, à midi, on déjeunera bio.
Ensuite, plus osé, début 2004 le mois cambodgien, sur le thème des mines anti-personnel. Les jeans effrangés à une seule jambe, ça déchire ! En vitrine ? Moignons, prothèses, détecteur à métaux. Tout devient fun, avec la publicité. La communication, c’est la vie ! Séguéla Jacques a dit.
Seul problème : on arrête de rigoler dès qu’on retourne à la réalité en pénétrant dans le magasin. 185 € le jean troué, c’est beaucoup, surtout quand on est vraiment mineur de fond.
